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Le jardinier et le chemin de fer
Antoine Sander
13 novembre 2020
En 1891 meurent deux des hommes ayant construit le Paris moderne. Le premier à s’éteindre est le baron Haussmann. Aujourd’hui connu de tous, le préfet de la Seine de Napoléon III qui donna à la ville les boulevards droits et les immeubles homogènes qui portent son nom, décède pourtant en janvier dans l’indifférence générale, voire le mépris. C’est au second homme que la ville réserve ses honneurs. En effet, quand le père des espaces verts parisiens, Jean-Charles Adolphe Alphand, part à son tour plus tard dans l’année, il a lui droit à des obsèques triomphales et à un enterrement en grande pompe au Père-Lachaise.

Pourtant, comme le décrit finement l'ancien sénateur et maire d'arrondissement Pierre-Christian Taittinger, « aujourd’hui on évoque Haussmann, la polémique reprend, des insultes fusent mais l’œuvre reste. Autour d’Alphand, ni critique, ni vindicte mais une forme terrible d’oubli. » [1] De toute la constellation d’esprits brillants (citons par exemple l’architecte Davioud ou l’ingénieur Belgrand) qui entouraient Napoléon III et ont contribué à mettre en sa place sa vision pour Paris, l'histoire ne retient souvent qu'Haussmann, au détriment notamment d'Alphand. La redécouverte de la Petite Ceinture, clé de voute de l'œuvre de ce dernier, est l’occasion parfaite pour se plonger dans l’histoire du jardinier de Paris, qui permet d’explorer les différentes considérations—à la fois hygiéniques, techniques, urbaines, et esthétiques—qui ont guidé la construction du Paris moderne.

Jean-Charles Adolphe Alphand nait à Grenoble en 1817. Brillant élève, il est reçu à l’École Polytechnique à 18 ans et intègre le corps des Ponts et Chaussées. Envoyé à Bordeaux comme ingénieur, il y travaille pendant 15 ans, construisant notamment un nouveau quai dans le port de la ville. C’est là que son chemin croise celui d’Haussmann, nommé préfet en Gironde après la révolution de 1848. Les deux hommes entament là une collaboration qui entraine Alphand à Paris à la suite du baron, nommé préfet de la Seine en 1854.
Alphand ne cesse entre cette date et sa mort de travailler à l’aménagement de la ville. Pendant 37 ans, il fait construire d’innombrables parcs, jardins, squares—près de 2000 hectares en tout, soit plus de 80% des espaces verts du Paris contemporain!—et plante des milliers d’arbres le long des avenues de la capitale. En charge du Service des Promenades, il supervise la construction des Bois de Boulogne et de Vincennes, des parcs Monceau, Montsouris et des Buttes-Chaumont, et fait sortir de terre squares et jardins qui ponctuent le paysage parisien.

La réalisation la plus emblématique d’Alphand est sans aucun doute le parc des Buttes-Chaumont, qui sort de terre en trois ans et ouvre ses portes en 1867, jour de l’inauguration de l’Exposition Universelle, la deuxième à se tenir à Paris. Le parc est l’exemple le plus clair des préoccupations qui animent Napoléon III et l’équipe qu’il nomme à la tête de l’aménagement de la ville. Le parc est construit sur un terrain de sinistre mémoire, situé non loin du gibet de Montfaucon, où étaient exécutés les condamnés à mort au Moyen-Âge, et parcouru de carrières qui en font le repaire des malfrats et des bandits. Insalubres, les carrières sont une tâche que les hygiénistes aux manettes de la ville veulent purger. Le parc répond ainsi à des préoccupation sociales, hygiéniques, et esthétiques; il doit assainir l’est de la ville et l’embellir au travers de la nature.

Mais le parc exemplifie surtout le savant mélange de technique et de nature qui guide toute l’œuvre d’Alphand. Faire naitre un parc de cette tabula rasa, de ces sols où rien ne poussaient plus depuis des années, se révéle un défi d’ingénierie paysagère sans précédent. Contrairement à ce qu’on peut ressentir aujourd’hui en se promenant dans le parc, les Buttes-Chaumont sont avant tout un paysage artificiel, façonné de toute pièce par Alphand et son équipe pour évoquer la montagne. Les carrières sont renforcées à grands coups de ciment et de béton, le lac est creusé, tout comme la cascade l’abreuvant d’une eau elle aussi parfaitement artificielle. [2]
Le résultat est un paysage wagnérien fait de dénivelés abrupts, de cours d’eau rugissants et de prouesses techniques. Une île est créée au milieu du lac central, surplombée d’un belvédère abritant un kiosque inspiré de l’antiquité romaine. Cette ode à la nature est rendue possible par le déploiement de technologies modernes; modernité qui transparait dans d’autres éléments du parc. Ainsi, le pont suspendu qui mène à l’île centrale, construit par un jeune ingénieur du nom de Gustave Eiffel, s’ancre dans des pylônes fait de fausse roche.

Mais c’est surtout l’intégration de la Petite Ceinture au parc qui révèle au grand jour ce mariage de la nature et de technique, et la subordination de la première à la seconde. En effet, la Petite Ceinture, ou le « chemin de fer de ceinture » comme on l’appelle à l’époque, traverse le terrain acheté par la ville pour construire les Buttes-Chaumont. Construite une dizaine d’années auparavant, les rails sont intégrés au parc, qu’ils traversent enfoncés dans une tranchée. Une guinguette, le « chalet du chemin de fer » surplombe cette tranchée et offre ainsi aux parisiens la possibilité de regarder les trains passer.

Ces trains sont la vitrine de la ville moderne souhaitée par Napoléon III et Haussmann. Comme l’écrit Antoine Picon la traversée du parc par la Petite Ceinture « constitue l'une des expressions les plus nettes, dans la France de la seconde moitié du XIXème siècle, du thème de la ‘machine dans le jardin’ ». Les Buttes-Chaumont font de la Petite Ceinture « un spectacle destiné aux clients du Pavillon du chemin de fer »[3].

Les Buttes-Chaumont ne sont pas le seul parc parisien traversé directement par la Petite Ceinture. Le Parc Montsouris, dans le 14ème arrondissement, autre réalisation d’Alphand, est également traversé par la Petite Ceinture. Cependant, le parc fut là aménagé en même temps que le chemin de fer, ce qui laissa à Alphand le loisir de l’intégrer plus étroitement au parc. Les rails y sont ainsi enfouis dans une profonde tranchée consolidée par d’abrupts murs de pierre voûtés. Cet endroit, un des plus pittoresques de la ligne, fait aujourd’hui le bonheur des photographes et des promeneurs, qui la surnomment la « Petite Amazonie » en référence à sa végétation foisonnante. C’est un autre exemple marquant du génie paysagiste d’Alphand et de sa capacité à intégrer la modernité du rail aux espaces verts parisiens.
En 1870, le Baron Haussmann est destitué par la IIIème République, qui ne réserve pas le même sort à Alphand. Ce dernier est d’abord nommé directeur des Travaux publics puis des Eaux et Égouts de la ville. Il poursuit inlassablement les travaux de son ancien chef, aménageant de nouveaux squares et jardins et perçant de nouvelles avenues bordées d’arbres. A 70 ans, il entame sa dernière campagne et dirige les travaux de l’exposition universelle de 1989, qui laissera à Paris et au monde la Tour Eiffel. Il meurt deux ans plus tard, à l’époque couronné de gloire mais depuis oublié.  

Le ballast de la Petite Ceinture, lui, ne l’oubliera pas. Il repose, et c’est tout un symbole, au Père-Lachaise, au-dessus de la ligne de chemin de fer, qui traverse ses réalisations les plus remarquables et qu’il sut intégrer aux paysages qui sortaient de son imagination, forgeant cette alliage entre le vert et le fer caractéristique de la modernité parisienne. Aujourd’hui, les tranchées de la Petite Ceinture conçues par Alphand dans les Buttes-Chaumont ou Montsouris ne retiennent pas l’attention des visiteurs, qui ratent ainsi l’occasion de découvrir l'ADN ferroviaire de ces espaces verts. Vivement une promenade le long de toute la Petite Ceinture pour pouvoir redécouvrir ces parcs au son du ballast qui crisse sous les pieds!

Antoine Sander est président et co-fondateur de l'Association des Promeneurs de la Petite Ceinture. Il fait partie de la rédaction du Ballast.







[1] Taittinger, « Jean-Charles Adolphe Alphand, le jardinier de Paris », Revue du souvenir napoléonien,n° 447, juin-juillet 2003. 

[2] Komara, « Concrete and the Engineered Picturesque of the Parc des Buttes-Chaumont», Journal of Architectural Education, Vol. 58 n° 1, septembre 2004.

[3] Picon, « Nature et ingeniérie: Le parc des Buttes-Chaumont », Romantisme, Revue du dix-neuvième siècle, n° 150, 2010.
Tribune libre
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