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Le Ballast est le blog de l’Association des Promeneurs de la Petite Ceinture. C’est à la fois un journal de l’actualité de notre association et de celle de la Petite Ceinture, mais aussi un forum où discuter, débattre et échanger autour des grandes problématiques touchant à la Petite Ceinture et par extension, à l’avenir de la ville.

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Portraits de promeneurs (I): François Godard
Antoine Sander
19 mars 2021


Pour ce premier portrait de notre série sur les promeneurs et promeneuses de la Petite Ceinture, nous nous sommes baladés dans le 17ème arrondissement avec François Godard, réalisateur de films. L’occasion de revenir ensemble sur sa carrière et sur la Petite Ceinture, son actualité, et son avenir.

Nous avons rencontré François Godard pour la première fois fin 2020 à l’occasion du vernissage de l’exposition du peintre Jean-Paul Letellier, qui rassemblait à la Villa des Arts une série de toiles représentant la Petite Ceinture. «François comme Truffaut, Godard comme Jean-Luc ; avec un nom comme ça, pas facile d’ être réalisateur de films », nous dit-il en se présentant. Il est comme ça, François : malicieux, et non dénoué d’un brin de poésie. Sans filtre surtout, comme les cigarettes roulées qu’il fume.  

Godard est ce qui se rapproche le plus d’une « star » de la Petite Ceinture (terme qu’il détesterait sans doute). La trentaine de films (auxquels il faudrait ajouter une soixantaine de vidéos plus courtes) qu’il a réalisé sont incontournables pour tout amateur de la ligne, et ont recueilli plus d’un million de vues sur le net depuis qu’il les a mis en ligne en 2017. Ils couvrent les 30 dernières années de l’histoire de la Petite Ceinture, l’examinant sous tous ses angles, en explorant tous ses recoins, racontant son passé et son actualité, constituant un corpus d’archives et de témoignages inégalé et faisant de son œuvre une ressource phare pour toute personne s’intéressant au chemin de fer et à travers lui, à Paris et ses mutations. 

Après cette première rencontre au vernissage et des mois de chassé-croisé, de coups de fils, de confinements et de déconfinements, nous avons finalement pu nous entretenir longuement avec lui à l’occasion d’une promenade dans le 17ème arrondissement entre la rue Pouchet et le Boulevard Pereire.
Du communicant au réalisateur
Alors que nous nous élançons vers l’ouest et le Parc Martin Luther King, Godard nous raconte comment la Petite Ceinture fait irruption dans sa vie pendant la première guerre du Golfe. Parisien pur jus, Godard travaille à l’époque dans le domaine de la communication, organisant voyages à travers le monde, en particulier en Afrique de Nord, pour ses clients. Mais il ne s’y est jamais vraiment plu ; c’était « pas son truc », dit-il de travailler derrière un bureau. C’est vrai qu’on a du mal à le voir enserré dans un costume-cravate, lui qui arbore aujourd’hui un look de baroudeur aguerri : lourdes chaussures de marche au pied, verres fumés sur le nez, et épaisse cigarette roulée entre les doigts.  

La guerre interrompt tous les voyages à l’étranger et c’est à cette occasion qu’il retrouve (il empruntait la ligne d’Auteuil jeune, nous y reviendrons) la Petite Ceinture en participant à des trains de découvertes pour bienheureux cadres d’entreprises. Il se passionne pour la ligne et s’étonne que n’existe pas de films permettant de faire le tour de la Petite Ceinture en images. Avec des amis, il la filme sous tous ses angles, passant derrière la caméra pour ne plus la quitter. En 1996, il sort son premier long-métrage, un documentaire intitulé « Petite Ceinture Petite Campagne. À la projection du film à la Flèche d’Or en 1996 pour le 1er anniversaire du café-concert de la rue de Bagnolet, il rencontre sa future femme : « Elle n’avait pas vu le film, mais elle était là », se rappelle-t-il en s’esclaffant.


Cette première phase de son travail sur la Petite Ceinture couvre la fin du trafic ferroviaire et les débuts des nouveaux usages de la Petite Ceinture : les trains de découverte, la création du Jardin du Ruisseau. Ces films dressent le portrait d’une Petite Ceinture encore fière, son infrastructure ferroviaire intacte, ou presque, mais qui est déjà plongée dans le doute quant à son avenir, comme en témoigne le débat perdu par les défenseurs de l’installation d’un tramway sur la Petite Ceinture face au Boulevard des Maréchaux.


Il cesse de travailler sur la Petite Ceinture en 2001 pour se consacrer entièrement à son travail de reporter politique. Il arpente le terrain, captant des images exclusives qu’il revend ensuite à des chaines de télévision ou des maisons de production, filmant « tout le monde, de [Jean-Marie] Le Pen à [Arlette] Laguiller, et d’ailleurs, aussi plus à gauche que Laguiller et plus à droite que Le Pen ». C’est encore l’âge d’or de l’image politique. C’est en 2008 qu’il comprend que cet âge d’or touche à sa fin, la communication a pris le pouvoir, les chaînes et les caméras se multiplient. Il est là au salon de l’agriculture, quand Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, lance « casse-toi, pauv’ con » à un badaud refusant sa poignée de main. Une nuée de « petites caméras » comme la sienne capturent la formule devenue célèbre. Les images furent « vendues une misère » par trois étudiants. Godard décide alors de se tourner vers d’autres horizons.


Filmer un site en mutation
 


C’est en 2016, quand il entend parler de l’ouverture prochaine de nouveaux tronçons au public et de la création d’ateliers participatifs, qu’il foule de nouveau le ballast caméra à la main. Il revient à la Petite Ceinture « comme on revient à une maîtresse, à une danseuse qu’on re-rencontre ». Ces cinq dernières années, il lui a consacré l’essentiel de son temps, filmant sa mutation sous l’égide la Mairie de Paris, qui a ouvert de nombreuses portions de la Petite Ceinture au public. Godard porte un regard cynique sur ces aménagements. Pour lui, Petite Ceinture interdite rime avec Petite Ceinture libre, terme qu’il préfère. Il trouve notamment que les barrières grises en acier galvanisé posées pour sécuriser le site le dénaturent :« ils auraient au moins pu les peindre en vert comme les grilles des parcs et jardins ! ».

A peine notre balade entamée, il nous fait remarquer que le verger Pouchet créé en 2019 dans le cadre d’un chantier participatif  (qu’il a par ailleurs documenté) est « minéral », alors que la zone était autrefois très verte. Il demeure également sceptique quant à l’identité agricole de la Petite Ceinture (« c’est l’identité qu’on veut lui donner ») et souligne l’hypocrisie de certaines communications municipales : « on dit qu’on ramène de la verdure en ville alors qu’en réalité elle est déjà là ».  Attaché à une certaine image de la ville, il ne sent pas chez lui dans le Parc Martin Luther King : « on n’est pas à Paris ici ! » s’exclame-t-il alors qu’on pénètre dans le parc par la Petite Ceinture. « On est plutôt à Bénidorm ou Péniscola sur la Costa Brava. » Nous traversons les rails de la Gare Saint-Lazare et le nouveau quartier autour de la Rue Rastropovitch, qui lui donne plutôt raison, tant on se sent encastré par la hauteur des bâtiments modernes construits tout autour du parc.  


Il reste également attaché au potentiel ferroviaire de la ligne, et pense qu’elle n’a pas dit son dernier mot. Il travaille actuellement à une dernière série de films avec Bruno Bretelle, expert de la Petite Ceinture et créateur du site www.petiteceinture-info.fr. Ils veulent démontrer le caractère central de la Petite Ceinture, et son potentiel de transport. D’après lui, c’est surtout un service de voyageurs qui pourrait renaitre sur la Petite Ceinture, plutôt que du fret, car les gares de marchandises ont presque toutes été détruites. En effet, la Petite Ceinture est reliée au reste du réseau ferré parisien, et on pourrait selon lui imaginer un « transport discret, silencieux, écologique, qui utilise le moins possible le site ; bref, un transport qui n’existe pas encore » emprunter les voies sur le long terme, notamment au nord et à l’est de la ville.  


« Chemin de fer, certes, mais aussi chemin vert »

Alors, la Petite Ceinture, un simple chemin de fer ? Non, pas seulement, corrige Godard. « Chemin de fer, certes, mais aussi chemin vert », dit-il alors qu’on pénètre dans la tranchée de la Petite Ceinture qui longe le Boulevard Pereire. C’est un aspect de la Petite Ceinture qui lui tient forcément à cœur, lui qui a arpenté les rails accompagné de Bruno Ballet, agronome et écologue spécialiste de la Petite Ceinture. Il était là en novembre 2017 quand on a déferré et bétonné la Petite Ceinture dans le 13ème arrondissement pour installer une centrale à béton et la base vie du chantier de la ligne 14 du métro. Il tenait à documenter ce crève-cœur : « y’avait les plus beaux papillons de Paris ; c’était une zone encastrée de biodiversité avec des arbres, des petits animaux ». Son « endroit préféré sur la Petite Ceinture n’existe plus », constate-t-il, nostalgique. Il a du mal à croire à la promesse faite par la RATP et la Mairie de remettre le site en état dès les travaux terminés.


La Petite Ceinture, c’est aussi pour lui «tous les nouveaux usages qui se sont développés dessus et autour», et qu’il a inlassablement documenté au cours des cinq dernières années : caméra au poing, il a été de toutes les réunions d’information, de tous les chantiers participatifs, et de tous les travaux qui ont été réalisés entre 2016 et 2020. Ce qui l’intéresse par-dessus tout, c’est la dimension humaine de ces nouveaux usages; la série de films qu’il a pris le plus de plaisir à réaliser est celle dédiée aux «jardiniers de la Petite Ceinture», les associations d’insertion qui entretiennent les rails. Il aime la Petite Ceinture «quand il y a du monde, quand les gens défendent quelque chose» et la «diversité des choses qu’elle propose».


Nous traversons la tranchée Pereire, où passait autrefois la Ligne d’Auteuil que Godard empruntait ado. On distingue, même derrière ses verres fumés, que son regard se fait lointain alors qu’il évoque sa « première fois » sur la Petite Ceinture, à 14 ans : « j’étais dans le train de la ligne d’Auteuil, on allait dans un cinéma rue de Passy qui jouait Tommy, avec le Who, et je draguais une nana. Dans le cinéma, je lui ai roulé une pelle. Super souvenir, j’en ai gardé un tableau à l’huile». Car au-delà de son œuvre, la Petite Ceinture est également un lieu bourré de souvenirs et de rencontres, comme le jour où il discute sur les rails avec un taggeur, fan de ses films, qui lui dédicace un bout de bois peint.

Parcellisation et promenades 

Sa crainte pour la Petite Ceinture ? Sa « parcellisation », dont il voit déjà les traces. Arrivés à l’orée du Parc Martin Luther King, nous remarquons un vaste chantier au croisement entre la Petite Ceinture et l’Avenue de Clichy. Ici, l’ICF Habitat La Sablière, la filiale logement de la SNCF, construit un bâtiment de 10 étages qui abritera plus de 100 logements, sur une sur-largeur de la Petite Ceinture. Sans qu’il ne le dise, on voit là un exemple concret de cette parcellisation : la Petite Ceinture est grignotée de toutes pièces dans un contexte de densification urbaine. On comprend pourquoi Godard, comme tant d’autres ami.e.s de la Petite Ceinture, tient à l’ADN ferroviaire de la Petite Ceinture ; elle protège la plateforme de divers intérêts immobiliers.  Autre moyen de valoriser la Petite Ceinture, et surtout de mettre en valeur sa continuité : la création d’une promenade continue. « Le continuité de la ligne n’est aujourd’hui pas connue des Parisiens, or il faut qu’elle soit connue pour son unité, son intégralité. Là est sa réalité majeure et son intérêt capital pour Paris : un vrai chemin de fer vert, corridor écologique et réseau en site propre.  La promenade est un moyen de la mettre en valeur : la SNCF parle même de sentier ferroviaire » acquiesce-t-il tandis qu’on lui présente en quelques mots le projet de l’association. L’enjeu est donc d’aménager la plateforme sans abimer ce qui fait la magie du « dernier espace libre de Paris ». L’aménagement des dernières années qu’il trouve le plus réussi est celui de la Petite Ceinture du 14ème, où la voie a été recouverte de broyat de bois ou mulch discret, préservant l’identité de la Petite Ceinture.


Une fois les aménagements de la Mairie terminés, il arrêtera de réaliser des films sur la Petite Ceinture nous annonce-t-il. Il n’a «pas vocation à filmer des parcs et jardins», comme il dit. Ce qui l’a toujours intéressé, c’est le changement. Mais cela ne veut pas dire qu’il se sépare de cette «copine», comme il la décrit, qu’il continuera de fréquenter en simple promeneur…et peut-être encore pour quelques images… Il y trouvera les Promeneurs de la Petite Ceinture, qui seront toujours ravis de pouvoir discuter avec lui de notre chemin de fer préféré, et à travers lui, de la ville et de son avenir.
Tribune libre
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